L’économie comportementale fait son cinéma

Pour qui s’intéresse à la crise financière de 2008 et au cinéma, il est difficile d’ignorer le film The Big Short (Adam McKay, 2015). Il dépeint l’explosion de la crise des subprimes en suivant une galerie de personnages – traders, gestionnaires de fonds spéculatif, investisseurs – interprétés par certaines des plus grandes vedettes de l’écran : Christian Bale, Steve Carell, Ryan Gosling, ou encore Brad Pitt. Le film a rencontré, à sa sortie, un très grand succès aussi bien public que critique. Le film a notamment été nommé pour cinq « Oscars » en 2016 et en a obtenu un (meilleur scénario adapté).

Il ne s’agit pas ici de proposer une analyse ou une critique de ce film – qui m’a semblé, à titre personnel, assez insatisfaisant à force d’hésiter entre un documentaire sur la genèse de la crise de 2008 et une veine comique qui irriguait les œuvres précédentes du réalisateur. Il s’agit plutôt de s’intéresser à la manière dont The Big Short mobilise l’économie comportementale. Sa présence dans un divertissement hollywoodien ne va pas de soi. Elle se comprend tout de même pour au moins deux raisons.

Une première tient à l’apparente confirmation qu’a apportée la crise de 2008 aux thèses d’économie comportementale concernant l’irrationalité des comportements individuels. Dans cette perspective, l’interprétation de la crise proposée par les comportementalistes a été l’une des plus rapidement disponibles, et donc l’une des premières à se diffuser. On pense ici, par exemple, à l’ouvrage de George A. Akerlof et Robert J. Shiller, dont la rédaction a débuté, rappellent les auteurs, dès 2003, mais dont la publication a été concomitante au déclenchement d’une crise, qui, assurent-ils, « ne [peut] se comprendre qu’à la lumière des esprits animaux ».

Une seconde renvoie au matériau même que le scénario du film a adapté. Il s’agit d’un ouvrage, portant le même titre, signé par le journaliste Michael Lewis. Un personnage intéressant, ce Michael Lewis : ancien étudiant à Princeton, diplômé d’un master d’économie de la LSE, il est l’auteur de plusieurs ouvrages documentaires (ou « non-fiction » pour employer les catégories des libraires américains) sur des sujets économiques ou financiers, mais aussi le sport. Son ouvrage Moneyball (2003), lui aussi porté à l’écran, narre l’histoire d’une équipe de base-ball introduisant des méthodes « evidence-based » d’évaluation des joueurs, notamment sous l’influence d’un jeune diplômé d’économie. Inaugurant un âge de la science en matière sportive, ces techniques heurtent les usages alors en vigueur, qui privilégient l’intuition et l’expérience fondées sur la fréquentation assidue des terrains – le succès, même relatif, viendra à bout de ces résistances. Il n’est donc pas réellement surprenant que, quelques années après The Big Short, Michael Lewis signe le récit de la collaboration entre D. Kahneman et A. Tversky, les deux « pères fondateurs » de l’économie comportementale à la fin des années 1970 : tous trois partagent une critique de l’intuition qui, par définition irréfléchie, serait source d’erreurs que l’observation des faits permettrait d’éviter (on peut lire une excellente recension critique par la philosophe Tamsin Shaw ici).

Le récit que propose The Big Short du déclenchement de la crise des subprimes ne dit rien d’autre. Des produits financiers toxiques, concoctés par quelques individus appâtés par la promesse d’un gain rapide et aveugles à leurs désastreuses conséquences de long terme, forment une bombe à retardement dont l’explosion pourrait (et va) précipiter les économies dans la récession. Seule une poignée d’individus clairvoyants, souvent marginaux, perçoivent à travers certains signaux le danger que représentent ces produits pourtant notés « AAA » par les agences de notation. Ils accumuleront des fortunes colossales en spéculant sur l’inévitable effondrement du système financier.

Dans le film, une séquence particulière illustre l’immixtion de l’économie comportementale dans la narration. Elle se déroule dans un casino de Las Vegas, à l’occasion d’un forum consacré aux produits financiers. La scène occupe une place singulière puisqu’elle marque la prise de conscience, par l’un des personnages, le gestionnaire de fonds interprété par Steve Carell, de l’imminence de la crise des subprimes et de l’importance des dégâts qu’elle causerait.

La scène met aux prises deux espaces. D’un côté, la table de restaurant autour de laquelle le personnage de Steve Carell réalise la catastrophe à venir à mesure qu’un manager irresponsable et/ou inconscient (interprété par Byron Mann) lui expose les principes des CDO (collateralized debt obligations). De l’autre, une table de black-jack (casino oblige) où se déroule une partie endiablée. Un montage alterné fait progressivement passer du lieu de la discussion vers celui du jeu, tout en soulignant leur articulation. Surtout, ces deux espaces correspondent à deux temporalités narratives différentes : le temps dramaturgique proprement dit, et le temps pédagogique, durant lequel il va s’agir de faire comprendre à un public peu familier des techniques financières ce dont le héros vient de prendre conscience, et dont l’importance est soulignée par une image figée et décadrée pendant pas moins de quinze secondes (entre 1:08 et 1:23).

Ces explications vont venir de la table de black-jack et d’un improbable duo de cameos (personnages dans leur propre rôle) composé d’un économiste comportementaliste, Richard H. Thaler, « prix Nobel » d’économie deux ans plus tard, et Selena Gomez, chanteuse et actrice apparue notamment dans Spring Breakers.

La présentation du couple met en scène l’incongruité de leur assortiment. À la manière des émissions de télévision, des « synthés » indiquent aux spectateurs et aux spectatrices « l’identité » des deux membres du duo. La présentation de Thaler est longue jusqu’à l’absurdité, imposant un nouvel arrêt sur images de quelques secondes, mais soulignant avec force la légitimité du personnage. Aucun signe de capital symbolique ne manque à l’appel, qu’il s’agisse des titres universitaires, des postes académiques, ou du rôle dans les sociétés savantes. Enfin, quelques lignes résument, en termes aussi grandiloquents que contestables, ce que le public doit savoir de l’apport de Thaler à la pensée économique : il y apprend que Thaler a « transformé la compréhension par les économistes du comportement humain » et qu’il est le « père » de l’économie comportementale.

big short 1Economiste star et chanteuse comportementaliste, ou peut-être l’inverse

Ce long CV tranche, avec une réussite comique certaine, avec celui de Selena Gomez, dont on saura simplement que c’est une « pop star internationale ». Manière plus amusante de dire : « en économie, elle n’y connaît strictement rien, mais elle est super connue ! ». Sa position sera finalement ambiguë puisqu’elle occupe la position d’une béotienne par rapport à la science qu’incarne Thaler tout en participant à traduire ses explications dans un langage accessible. Elle figure le public du film tout en s’en démarquant.

La répartition des rôles reflète les compétences que le film a prêté à l’une et à l’autre. Selena Gomez expose l’exemple sur lequel se fonde l’explication (une main de black-jack, donc). Thaler prend de la hauteur et, se plaçant dans la peau de celui qui en a eu l’idée, précise en quoi cet exemple est bon.

La manière dont le film met en scène le « grand économiste » est remarquable. Ainsi, après avoir présenté les mains découvertes respectives de Selena Gomez et de la banque (18 contre 7, pour les amateurs), Thaler rappelle aussitôt les chances qu’a la première de remporter la partie (87%). Mieux, cette probabilité, il la calcule de tête ! Mieux encore, la caméra le montre en train de la calculer !! Alors que, dans tout le reste de la séquence, son et image sont synchronisés, ici, la voix off de Thaler est superposée à des images où il figure, bouche close, doigt dans la bouche dans l’attitude pensive caractéristique du candidat des Chiffres et des lettres. On retrouve ici une vision ordinaire de l’économiste, qui le situe quelque part entre le comptable (même pas national) et le mathématicien (généralement fou, cf. John Nash, à qui un film a été consacré).

big short 2Biais tragique à Colombey. Un économiste essaie de se mettre un doigt dans l’œil.

C’est le moment où Thaler exprime le raisonnement qui, à n’en pas douter, a motivé son apparition dans le film. Est-il de la main de Thaler ? Ce dernier n’est pas crédité comme auteur du script ni du dialogue. Toutefois, le dispositif de mise en scène adopté, qui emprunte dans cette séquence autant aux codes télévisuels que cinématographiques, suggère au spectateur que l’expert s’exprime sans que son texte lui soit dicté. Quant au propos lui-même, ceux parmi les spectateurs qui redoutaient que l’économiste tienne un discours exagérément technique seront déçus. Le raisonnement est simple. Très simple.

Pour avoir dit qu’elle croyait en sa victoire au jeu parce qu’après tout, elle était plutôt en veine ce soir-là, voilà Selena Gomez désignée d’un doigt vengeur par Thaler qui, décidément, démontre qu’il peut faire bien des merveilles avec un simple index. L’erreur. C’est d’ailleurs le terme même qu’utilise Thaler : « a classic error » comme pour redoubler l’ordinaire de la situation et dépeindre le comportementaliste sous les traits d’une sorte de Sisyphe. Une erreur, donc. Le terme est tout sauf anodin. Il ne s’agit pas ici de discuter d’une opinion mais, depuis une position surplombante, d’exercer le magistère du « vrai » et du « faux », de la « vérité » et de « l’erreur ». Et dans le cas de Selena Gomez, le verdict est tombé sans attendre et, en particulier, sans attendre qu’une argumentation se déploie ou un raisonnement se développe. Il ne s’agit guère, ici, de comprendre la logique de l’erreur, de saisir les raisons, peut-être bonnes, qui font que la joueuse de black-jack a adopté cette croyance décrite comme fausse. La dénoncer comme telle suffit : c’est la seule tâche de la science.

big short 3« J’accuse ! »

Une fois repérée, l’erreur est nommée (hot hand fallacy, qu’on traduira par « l’illusion de la main chaude ») et explicitée à travers une métaphore sportive empruntant à un sport populaire (le basket). Et ? Et ? Et c’est tout. « L’explication » s’arrête là, et le spectateur n’en saura pas plus. S’il s’agit là d’une séquence dans un divertissement grand public qui ne prétend ni atteindre la rigueur de la science ni pâtir de sa lourdeur, on ne peut tout de même manquer de remarquer combien la séquence illustre certains aspects de la démarche de l’économie comportementale, et les donne à voir au vaste monde.

C’est d’abord la pauvreté de l’analyse qui frappe. L’intervention de Thaler consiste, finalement, à énoncer avec l’autorité de la science ce que chacun sait déjà. C’est, à certains égards, l’enjeu de l’illustration par le sport : n’importe quel amateur de basket, de foot ou de quoi que ce soit impliquant de répéter la même action a pu faire l’expérience de ce que Thaler désigne comme « erreur » ou « illusion ». C’est là l’une des forces de l’économie comportementale : énoncer des évidences, c’est s’assurer l’adhésion d’un public qui, d’une certaine manière, est déjà au courant.

Certes, la science ne procède pas seulement par des résultats contre-intuitifs, bien au contraire. C’est notamment le cas de la sociologie dont certains résultats peuvent paraître a posteriori évidents (on pensera par exemple à certains résultats de Bourdieu et de Goffman), si bien qu’on lui reproche parfois de se contenter d’enfoncer des portes ouvertes. Mais, comme disent certains, ce n’est pas toujours facile de trouver la porte, et les résultats de la sociologie n’apparaissent « évidents » qu’a posteriori – « les gens » n’en ayant jusque-là qu’un sentiment diffus. L’un des enjeux de la science, y compris sociale, est, par ailleurs, d’inclure ces résultats dans un système théorique ou conceptuel. Rien de tout cela ici. Il s’agit non seulement d’aller dans le sens des intuitions spontanées de n’importe qui, mais de simplement traduire en termes académiques la sagesse populaire ou ce bon vieux sens commun. Par ailleurs, que les biais puissent à l’occasion entrer en contradiction les uns avec les autres signe l’impossibilité pratique de les intégrer dans un schème théorique unifié : à force de fournir des explications ad hoc, difficile de concevoir un cadre d’ensemble cohérent.

big short 4Le haut du panier (allégorie)

En effet, quand on y pense, quelle différence entre la hot hand fallacy découverte par Thaler et le « après la pluie, le beau temps » qui nourrit le discours de ceux et celles qui n’ont rien à dire ? Pas grand-chose finalement. Tous deux sont le résultat « d’observations » ordinaires faites quotidiennement par n’importe qui : l’apport de la théorie économique semble à peu près nul. Mais, répétons-le, c’est parce qu’il s’agit d’une évidence que la proposition suscite l’adhésion : elle est tellement évidemment vraie que nul ne songerait à la discuter. Il serait aussi absurde de prétendre qu’un basketteur pourrait indéfiniment réussir ses tirs que de décréter, une fois pour toutes, que la pluie ne s’arrêterait plus jamais. Face à de telles affirmations, une seule réaction possible : l’acquiescement.

Après le discours « Nobel » de Richard Thaler

Le pouvoir de séduction du raisonnement par les biais tient à son évidence. Plus encore, cette évidence lui est consubstantielle. Qu’est-ce que finalement ce(s) biais ? Pourquoi Selena Gomez adopte-t-elle cette croyance absurde selon laquelle elle va continuer à gagner au jeu parce qu’elle a gagné auparavant ? Simplement parce qu’elle souffre d’un biais qui fait qu’elle pense qu’elle va continuer à gagner au jeu parce qu’elle a gagné auparavant. CQFD. L’ensemble des biais et des anomalies identifiées par l’économie comportementale adoptent la même logique : pourquoi les gens se conduisent de telle manière alors que ce n’est pas rationnel, normal ou efficace ? Parce qu’ils se comportent de cette manière bien que ce ne soit pas rationnel, normal ou efficace. Derrière le truisme donc, la tautologie – la même qui, chez Molière, fait que les médecins attribuent le fait que l’opium fasse dormir à ses vertus dormitives. L’explication est absente – quant à la compréhension des motifs de l’action…

Ce manque est d’autant plus frappant que les auteurs comme Thaler ont l’ambition de corriger ces biais et peuvent envisager que l’énonciation du biais est une étape nécessaire, voire décisive, dans sa disparition. Mais corriger l’« illusion de la main chaude » supposerait de mettre au jour les mécanismes qui la fondent : certaines personnes y sont-elles plus sensibles que d’autres ? (les basketteurs davantage que les footballeurs, qui sait ?) est-ce qu’il y a un seuil (un nombre de coups réussis, par exemple) au-dessus duquel cette illusion tend à apparaître ? etc. Faute de se lancer dans une telle opération intellectuelle, nulle correction des biais n’est possible. On comprend mieux pourquoi d’autres proposent de jouer sur les biais pour atténuer leurs effets plutôt que de les corriger. En d’autres termes, la manière dont ces économistes comportementaux abordent les biais leur interdit de remplir la mission qu’ils se donnent. Savoir qu’elle est victime de l’illusion de la main chaude n’empêchera pas la malheureuse Selena Gomez de se faire plumer une nouvelle fois à son prochain passage au casino. Quant aux crises financières…

 

Olivier Pilmis

 

Bonus: Quelques ouvrages de sciences sociales sur la crise de 2008

F. Lebaron, La crise de la croyance économique, Editions du Croquant, 2010.

M. Lounsbury et P. M. Hirsch (eds.), Markets on Trial. Economic Sociology of the US Financial Crisis, Emerald, 2010.

A. Orléan, De l’euphorie à la panique. Penser la crise financière, Editions Rue d’Ulm, 2009.

A. Tooze, Crashed. Comment une décennie de crise financière a changé le monde, Les Belles Lettres, 2018.

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