Dieu et les biais cognitifs

creation

Par Patrick Castel

Après la période de Noël, retour sur de petits textes écrits par des comportementalistes, qui, quoique traitant de manière très différente de croyances religieuses, n’en partagent pas moins certaines apories.

Les deux premiers textes sont écrits par un pasteur, Mark Edington, qui, en sus de ses activités épiscopales, a œuvré dans différents centres de recherche, dont le très sérieux Laboratoire des Sciences de la Décision de Harvard. A quelques mois d’intervalle, en 2013, il publie deux articles à la gloire des nudges dans le Huffington Post. Sobrement intitulés, respectivement, « l’Evangile des Nudges » (‘The Gospel of Nudge‘) et « Jésus, le Prophète du Nudge », ses articles entendent convaincre des liens existant entre la religion chrétienne et les récents acquis des sciences comportementales et la façon dont christianisme et comportementalisme peuvent se nourrir mutuellement.

Le révérend Edington compare les résultats récents des sciences comportementales aux précédentes révolutions scientifiques, celle de la cosmologie, dans le sillon de Galilée et Kepler, et celle de l’évolution attachée au nom de Darwin, et exhorte l’Eglise à ne pas passer, cette fois-ci, à côté de cette « troisième révolution scientifique », celle de « la science de l’esprit humain ».

L’absence de modestie et de prudence vis-à-vis de la portée des « découvertes » récentes des sciences comportementales, fréquente sous la plume de leurs (fervents) promoteurs, n’a d’égale que l’amnésie dont ils semblent souffrir. En effet, ils oublient régulièrement les nombreux travaux antérieurs qui, au moins depuis l’après-guerre, s’étaient attachés avant eux à déconstruire les théories rationnelles de la décision. Le plus frappant est l’absence de toute référence aux travaux séminaux de l’Ecole de Carnegie, dont ceux d’Herbert Simon, prix Nobel en 1978, et de James March, récemment décédé, tant la démarche paraît pourtant présenter certains traits communs avec celle des comportementalistes contemporains : injonction à la pluridisciplinarité ; critique du modèle de l’homo œconomicus ; appel à l’empirisme (et préférence pour l’expérimentation) ; attrait pour les « sciences de l’artificiel », pour reprendre l’expression de Simon, et leur potentielle capacité à accompagner les décisions.

Mais la comparaison s’arrête là, car, comme nous l’avons défendu dans notre livre, l’Ecole de Carnegie proposait une lecture beaucoup plus abrasive à l’encontre de l’économie dite néoclassique et plus ouverte aux autres sciences sociales que les « nouveaux » comportementalistes, malgré ce qu’ils et elles prétendent.

Les deux articles du révérend Edington sont également caractéristiques d’une forme de « nudge washing », à savoir la tendance trop fréquente à labelliser sous le même terme « nudges » des modes d’intervention somme toute traditionnels et qui jouent sur des mécanismes en réalité très différents. Pour justifier que Jésus Christ peut être qualifié de « nudger » avant l’heure, il cite des extraits de la Bible dans lesquels celui-ci entend modifier les comportements de ses contemporains en les amenant à prendre conscience de l’incohérence de leurs comportements et de leurs jugements, ainsi que de leur hypocrisie. Or, les nudges, au sens que leur ont donné Thaler et Sunstein, n’entendent pas prioritairement amener de la réflexivité chez les individus mais au contraire prétendent d’abord jouer avec leur stimuli, en modifiant leur « architecture de choix », pour les amener – sans qu’ils en prennent nécessairement conscience – à adopter des comportements bénéfiques à leur endroit ou pour la collectivité.

current biology

L’autre article, publié dans la revue à comité de lecture Current biology, s’attaque aux créationnistes et aux complotistes. Le propos de ces quatre auteurs, Pascal Wagner-Egger, Sylvain Delouvée, Nicolas Gauvrit et Sebastien Dieguez, psychologues et neuroscientifiques, est de montrer que ces deux populations croyantes partagent un « biais (de rationalité) téléologique », à savoir la tendance à « attribuer » « un but et une cause finale à des événements naturels et à des entités ». Ce biais ou cette « pensée téléologique » est qualifiée de « composante de base de la cognition primitive » (‘early cognition’) et est identifiée comme le « principal obstacle » à l’acceptation de la théorie de l’évolution (encore elle, décidément !).

Plus généralement, comme le précise Sebastien Dieguez dans une interview donnée à Slate, « l’idée même de créationnisme et d’un Dieu créateur ne serait probablement venue à personne sans l’existence d’un fort biais téléologique. » Et ce qu’il faut s’efforcer de faire changer chez les individus, même s’il concède que ce sera sans doute difficile, c’est « l’idée que leur présence sur Terre obéit à une raison ultime, qu’ils ont une sorte de “destin” à accomplir ». Plus loin, il voit même percer le biais téléologique dans une partie de la sociologie et de l’histoire, « évidemment, dans la psychanalyse » (sic), et même dans l’écologie quand elle considère que la planète a des désirs que les humains ne respectent pas…

Alors que, dans cette interview, les auteurs recommandent aux scientifiques de s’intéresser au « comment » plutôt qu’au « pourquoi », les résultats de leur recherche ne nous disent précisément rien du « comment » l’on devient créationniste ou complotiste. On a le biais ou on ne l’a pas. Rien sur les processus qui conduisent certaines personnes (et semble-t-il de plus en plus) à croire ou, au contraire, à cesser de croire. En sus, l’invocation d’un biais téléologique, en l’espèce, frôle la tautologie. Le complotisme ne peut-il pas être défini, précisément, comme la tendance à « attribuer » à un groupe (généralement une « élite » censément conspiratrice) la responsabilité de maux ou d’événements dramatiques ? Quant au créationnisme, cela se passe de commentaire…

mise en biais aoc

Ce type de perspective, que nous avons appelé « la mise en biais des problèmes sociaux » dans un article récent paru en ligne sur AOC présente différents problèmes. Outre qu’elle occulte – par réduction et par amalgamation – la complexité des causes des problèmes publics pour les aborder sous un angle principalement cognitif, elle est bien à la peine quand il s’agit de proposer des solutions pour remédier auxdits problèmes. Dans le cas précis, interrogés à ce sujet par la journaliste de Slate, les auteurs en sont réduits à espérer convaincre, par l’éducation et l’information, des vertus de la science et de la supériorité de sa rationalité.

Las, comment croire (sans jeu de mots) que des personnes qui se caractérisent précisément par leur défiance à l’égard de la science (les créationnistes) ou à l’égard des institutions centrales de nos sociétés occidentales (les complotistes) dites modernes (dont les auteurs auraient appris que la science fait partie, s’ils s’étaient donnés la peine de lire des travaux d’histoire et de sociologie, au lieu de les dénigrer) finiront par changer d’avis ? Autant brûler un cierge ou invoquer le Saint Esprit…

traversee mer rouge
Comportementalistes menant le peuple vers la Terre promise de la rationalité

Un fascinant reportage, publié dans le New Yorker et traduit dans Books, au cœur de la communauté des « platistes » (qui croient que la Terre est plate) – chez qui l’on retrouve nombre de créationnistes ou de complotistes – montre bien que ceux-ci restent hermétiques à tous les arguments d’ordre scientifique, sans pour autant qu’ils les ignorent. De fait, ce reportage, pourtant respectueux de ces personnes tout en restant critique, a immédiatement donné lieu à une vidéo postée sur YouTube, qui tente de le démonter point par point, sous une rhétorique qui mime, dans sa forme, un raisonnement scientifique, et dans laquelle son auteur, Alan Burdick, est accusé d’être, en tant que journaliste, un agent du complot.

A l’opposé de la démarche surplombante et extérieure des auteurs de l’article de Current biology, Alan Burdick a fait le choix de s’immerger dans cette communauté, lors d’un congrès, pour essayer de « comprendre » les ressorts de leur conversion. Il adopte ainsi une posture, caractéristique d’une partie de la sociologie et que rappelle Olivier Postel-Vinay, dans l’introduction du dernier numéro de Books consacré à « l’emprise des croyances » : « comme l’a très bien analysé le sociologue français Raymond Boudon (lire L’Art de se persuader des idées douteuses, fragiles ou fausses), il y a toujours de « bonnes raisons » de croire. Aussi est-il beaucoup plus intéressant et instructif de s’intéresser à ces raisons que de rejeter ces croyances d’un revers de main en les taxant d’obscurantistes. » De fait, par cette immersion et cette démarche compréhensive (ce qui ne signifie en aucun cas « adhérer à » ou même « déresponsabiliser », doit-on le rappeler), il en arrive à des constats bien moins triviaux : « Croire que la Terre est plate, c’est du boulot. Il y a tant de choses à réapprendre. (…) Plusieurs personnes évoquent le soulagement qui a suivi leur « coming out » platiste. » Des constats que le sociologue Howard Becker ne renierait pas, lui qui a montré tout l’intérêt de retracer les « carrières » des « déviants ». Burdick, au terme de son observation, finit par émettre l’hypothèse que « Croire que la Terre est plate, c’est non seulement appartenir à une communauté humaine, mais aussi se retrouver à nouveau au centre du cosmos. » Peut-être y a-t-il là des liens à tisser entre cette hypothèse et cette donnée que lâche Pascal Wagner-Egger, presque par inadvertance, dans une autre interview donnée au sujet de leur étude, à savoir que le moindre statut social et la marginalité sont corrélés au complotisme ? Une telle hypothèse conduit en tout cas à envisager des logiques d’action publique différentes pour essayer de faire refluer complotisme et créationnisme, qui miseraient plus sur l’intégration sociale que sur l’inculcation à marche forcée (mais sans doute vaine) d’une logique scientifique.

Je terminerai en revenant aux articles de Mark Edington, car c’est ici que, paradoxalement, les auteurs de l’article de Current biology et lui se rejoignent. Là où les premiers traquent les obscurantistes et voudraient leur imposer de l’extérieur la « vérité » (scientifique), le révérend Edington estime que le paternalisme libertarien prôné par Thaler et Sunstein est compatible avec la doctrine chrétienne, car, tout en respectant la liberté des hommes (d’où l’adjectif libertarien), « le royaume de Dieu n’est pas une démocratie (d’où le paternalisme) ». Sans qu’ils aillent jusqu’à l’affirmer explicitement comme le révérend Edington, les écrits de Thaler et Sunstein ont été critiqués, pour valoriser, implicitement, des modes d’intervention publique dont les objectifs sont définis, de manière subreptice, par une élite, qui saurait mieux ce qui est bon pour la masse. A une époque où, dans de nombreux pays occidentaux, les élites sont contestées, dans les urnes ou dans les rues, on peut douter que les tentations paternalistes du comportementalisme constituent la réponse dont nos démocraties ont besoin.

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