Du nudge et du foot

Par Jeanne Lazarus

A l’occasion d’une émission sur France culture, j’ai eu la possibilité de réfléchir au lien entre le football et les sciences du comportement. Cette association n’est pas aussi farfelue qu’il n’y paraît, si l’on en croit par exemple ce nudge: nudge mégot La SNCF l’a emprunté à l’Angleterre, et il est déclinable à l’envi. Il existe même un site dédié à ces « ballot bins« , qui vous en fournira pour la modique somme de 220 livres – on ne sait jamais si vous organisez une fête ou avez des problèmes de propreté dans le voisinage.

 

Ce type de nudge, sur le modèle de la mouche, est destiné à rendre ludique un geste aux bienfaits collectifs, puisqu’il réduit les saletés tout en protégeant l’environnement – un mégot met en effet 12 ans se dégrader et peut polluer à lui seul 500 litres d’eau. La référence au foot parle à tous et déclenche l’esprit de compétition, tout en étant relativement bon enfant. On peut parier que les mêmes urnes avec des candidats à l’élection présidentielle seraient plus problématiques, elles banaliseraient un sujet solennel et bafoueraient le secret du vote. Le foot a donc cette capacité d’être à la fois léger et suffisamment motivant pour avoir envie de voter (il faudrait bien sûr vérifier que la durée de l’effet).

Toutefois, le sujet de l’émission était différent : à partir de la révélation des football leaks sur la « prime d’éthique » des joueurs du PSG, qu’ils ne reçoivent que s’ils saluent les supporters, sont à l’heure, polis avec les journalistes et leur coach, etc, se posait la question de la possibilité d’une éthique à partir du moment où elle est payée. Cela renvoie à des sujets de sociologie de l’argent : est-ce que l’argent détruit toute authenticité ? S’il peut tout acheter, alors rien n’a plus de valeur. Le jour où l’on apprendra que les All Blacks sont payés pour leur haka, on sera légèrement moins impressionnés. Et pourtant, ce haka « rapporte », au moins de la notoriété, du prestige, et même de l’argent sonnant et trébuchant lorsqu’Adidas en a fait une publicité… Mais la transformation du capital symbolique en capital économique est toujours risquée, en ayant l’air intéressé, on perd le prestige.

haka.jpg

Qu’est-ce que cela a à voir avec les sciences du comportement ? Et bien beaucoup : l’un des reproches que nous leur faisons est de limiter leurs interventions au comportement, en laissant sciemment de côté non seulement l’intentionnalité, mais tout projet de transformation éthique. Il ne s’agit pas de convaincre les personnes d’être écologiques, mais de les pousser – sans qu’elles ne s’en aperçoivent – à adopter des gestes économes en énergie. L’argumentation est de deux ordres : d’une part changer les comportements est plus rapide que changer les idées des personnes ; d’autre part, les individus n’étant pas rationnels, même s’ils sont convaincus par quelque chose, par exemple qu’ils devraient faire plus de sport, ils ne le feront pas forcément. En cause, le biais d’inertie ou le « biais d’escompte hyperbolique » (en termes plus simples : de la préférence pour le présent, avec une sous-estimation des conséquences futures). La logique du « paternalisme libertarien » de Thaler et Sunstein, est que les gouvernants savent ce qui est bon pour le peuple, et doivent le nudger dans cette direction.

Si l’on y gagne, éventuellement, des toilettes plus propres, des enfants qui mangent plus de légumes ou des ménages qui épargnent davantage, l’on y perd potentiellement toute intériorité. C’est un risque que l’on peut être prêt à prendre : les lois anti-discriminations par exemple sont fondées sur les comportements et pas sur l’intériorité, selon l’idée que la priorité est qu’il n’y ait pas d’actes racistes ou discriminatoires, quoi qu’en pensent les personnes, avec l’espoir qu’en interdisant les actes racistes comme l’expression d’idées racistes, progressivement les idées disparaîtront. Et le comportementalisme est tout de même ambigu avec la question de l’intériorité : en promettant de transformer durablement les comportements, il parle bien de transformer l’individu. C’est tout à fait clair en psychologie.

FOOTBALL : PSG vs Bayern de Munich - Ligue des Champions - 27/09/2017

Mais si les supporters pensent que les joueurs les saluent parce qu’ils sont payés pour le faire, et pas parce qu’ils en ont envie, ces saluts n’ont plus de valeur.

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